RE_MPPMC 100g

 

« Etre optimiste c’est observer le négatif sans s’y attarder ». C’est un mantra qui m’accompagne depuis plusieurs semaines et qui chemine. Mais ce que j’ai vécu mérite que l’on s’y attarde et que des mots soient posés. 

C’est en arrivant tôt ce matin à la gare que j’ai croisé Lucie. C’est en m’approchant de Lucie que j’ai croisé son regard et son nez bordé de sang séché. Je n’ai pas eu le temps d’avoir de premier réflexe, elle s’est mise à pleurer lorsque je me suis tenu face à elle. Mon regard semblait être celui de trop ou peut-être celui qui lui fallait pour lâcher prise. Je lui ai tendu un paquet de mouchoir, et j’ai attendu. Elle s’est mise à chercher quelque chose dans son sac et a sorti un cahier de développement personnel sur l’estime de soi. Le cahier aussi était touché, présentant les mêmes stigmates que son visage. Elle m’a dit que tout le monde devrait avoir ce livre et m’a demandé si je fumais. Je lui ai répondu que je n’avais pas besoin de cigarettes pour rester près d’elle. Ce matin, elle a pris son sac,  épuisée par cette nuit où tout a basculé pour elle … à nouveau. Où elle s’est fait cognée … à nouveau. Elle ne s’aime pas. Elle voudrait simplement dormir ou disparaître. Elle part pour un temps à Paris, car son corps est lourd et son esprit en boucle. Son fils dort encore à cette heure, il a 18 mois et son père s’occupe bien de lui... Ce matin elle ne peut pas rester une minute de plus près de lui. Ce matin elle a besoin, "elle espère", simplement vivre encore un peu malgré ce choix qui l’écrase. Ce matin elle survit, elle rejoint ses parents à Paris, seule. Après on verra. Puis, elle me parle avec frénésie de sa mère qui minimise tout, des enfants de son compagnon qui chuchotent derrière la porte de la chambre quand ça gueule à la maison, de sa plainte au commissariat lorsqu’elle avait 14 ans. Elle recite des noms de médicaments qui semblent trop complexes pour être sains. Elle me parle de ses beaux-parents aux Antilles, de cette impression qu’elle a d’être une reine avec eux, des premiers pas de son fils qu’elle n’a pas vu et de l’évidence qu’elle ne vaut rien . Elle commence à laisser des silences entre ces phrases. La pression du trop plein semble se réguler. Je l’accompagne vers le train qui arrive à quai. L’horloge indique 4h40. Il part dans 25 minutes, nous y serons au chaud.

Elle sort son portable et me montre des photos de son enfant dans les bras de son père. Elle me dit qu’il n’est pas méchant. Qu’au fond c’est aussi un mec bien, un super papa et que… J’interviens sèchement en lui disant que je m’en doute, et en ajoutant que cela n’existe pas une personne "simplement méchante" ou "simplement gentille". Mais qu’une personne violente ça existe et que cet homme a eu des gestes violents envers elle. Il l’a frappé... Cela est inacceptable. Chercher à comprendre est nécessaire, pardonner relève de l’intime, accepter n’est pas une option. Elle pleure à nouveau et décide de trier son sac. Elle sort des papiers, des stylos et une boîte sur laquelle est inscrite « 100g d’amour ». Cette boîte est étonnante. Mais c’est bien de cela dont il s’agit : De combien de grammes d’Amour chacun d’entre nous a-t-il besoin pour se sentir nourri ? A partir de quel poids l’Amour que l’on porte nous empêche-t-il de faire un pas de plus et nous fais chuter ? Elle me tend la boîte et souhaite m’offrir un des livres miniatures contenus dedans. Elle me propose de m’en remettre au hasard. Je plonge ma main dans le paquet et sort un petit recueil de 3cm par 2cm d’une douzaine de pages. Sur la couverture est inscrit « Compliments à voler aux poètes ou à emprunter à tout le monde. » Elle sort fumer une cigarette. Curieux, je lis ces citations « de surfaces » se référant tous aux sens, au beau, au parfum sous les plumes de Racine, de Musset, de Baudelaire. L'Amour peut-être aussi frivole... parfois. Je la rejoins et la remercie, elle est à plat et a son téléphone à la main ne sachant pas quoi faire. Je lui propose de le couper, le temps du trajet et de se reposer. Je lui demande si elle a encore besoin de ma présence etm'assure que quelqu'un sera bien à Paris. Elle me dit qu’elle « va mieux » et qu’elle ne sent plus rien, que son corps semble débranché et qu’elle va se reposer. Je lui tends mes deux mains, et prends le temps de lui sourire. Elle ne les prendra pas. Puis marchant le long du quai et reprenant mes habitudes, je sors le petit livre de ma poche et pense à Hans Thomas, à la limonade pourpre et au mystère des nains*. J’observe ce petit objet, le sous-pèse, en sachant que ces quelques grammes d’amour sont plus lourds qu’ils n’y paraissent. Je m’installe, respire et ferme les yeux. La sonnerie retentit. Les portes se ferment. 

*(Réf : Le mystère de la patience – Jostein Gaarder)